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Magazine ISIC : Comment les journalistes gèrent-ils les questions d’éthique et de déontologie dans un paysage médiatique numérique en constante évolution?

Merouane Kabbaj : En principe, l'éthique et la déontologie journalistiques sont immuables en ce sens qu’elles résistent au temps. L'évolution du paysage médiatique à l'ère du tout numérique a été grandement incarnée par l'évolution de l'exercice du journalisme, que ce soit au niveau de la production et de la diffusion de l'information médiatique ou encore au niveau de l'interaction avec le(s) public(s) en ligne. Sur les trois niveaux de transformation de l'exercice de la profession, la conformité à la déontologie n'a jamais été aussi importante que par le passé. Au plan de la production et de la diffusion, le journaliste professionnel fait face, de nos jours, à deux grandes pressions, endogène et exogène. Dans ce sens où il subit une énorme pression pour livrer sans attendre des productions multimédia avant les « concurrents », professionnels et non professionnels (journalistes amateurs ou citoyens) soient-ils. Dans cette course effrénée vers la production et la diffusion d'un contenu médiatique, le journaliste oublie ou omet de vérifier, bien comme il se doit, l'information à transmettre. Ce qui implique qu'il devient, de temps à autre, auteur d'une fausse information ou d'une information tronquée qui ne couvre pas toutes les facettes de la réalité qu'il était censé rapporter. Au plan de l'interactivité, le journaliste se doit d'être honnête dans ses échanges avec son public, mais aussi d'être tout ouïe, à l'écoute de son audience afin de respecter l'accord social qui le lie à elle et d'atteindre les objectifs du journalisme participatif.

Magazine ISIC : En quoi la relation entre les journalistes et leur(s) public(s) a-t-elle changé avec l’avènement des médias numériques?

Merouane Kabbaj : Au regard de ma première réponse, le rapport du journaliste à son public a changé à bien des égards. D'abord, au niveau de la temporalité, l'audience en ligne (contrairement à l'audience classique) réagit instantanément après publication d'un article, d'une vidéo ou d'un audio numériques. Auparavant, l'audience classique des journaux et magazines papier envoyaient leurs réactions et commentaires à la rédaction. Ces commentaires étaient généralement diffusés dans une rubrique dédiée (souvent baptisée Courrier des lecteurs) du prochain numéro du journal. C’est dire que l’interaction était faible, pour ne pas dire quasiment inexistante. Au-delà de la temporalité, cette relation a été marquée par un autre changement majeur. Par le passé, les journalistes exerçaient une certaine influence, en décidant quelle information transmettre aux lecteurs ou aux auditeurs. L’étude des théories des effets et des fonctions des médias révèle une relation complexe entre les médias et leur audience, notamment celle du contrôle de l’information transmise. Cette relation a pris une autre tournure depuis l’avènement d’Internet et du web puisque c’est désormais l’audience qui exerce un certain contrôle sur la production médiatique voire même la stratégie rédactionnelle et éditoriale.

Magazine ISIC : Quel regard portez-vous sur l’avenir du journalisme à l’ère numérique ?

Merouane Kabbaj : C'est une question qui me hante chaque jour, chaque heure et chaque minute. Je n'exagère point, croyez-moi. Ce que je peux dire, c'est que l'incertitude plane sur le présent de la profession. Que dire alors de son avenir ?! La véritable (première) révolution numérique qui a affecté le journalisme a commencé avec le web 2.0, dit participatif. Cette génération a donné aux usagers des nouvelles technologies de la communication la possibilité de produire, de diffuser et de partager des contenus, disputant ainsi l’exclusivité de l’information dont se prévalaient jusque-là les journalistes. Aujourd'hui, c'est une nouvelle révolution numérique qui s'annonce, à l'ère de la quatrième génération du web (web 4.0), dit Web symbiotique, qui a fait ses premières apparitions en 2020. D’après la chercheuse Annie Mcclure (2022), «un des objectifs du web 4.0 est d’analyser, avec l’aide de l’intelligence artificielle, les comportements des utilisateurs, ce qui théoriquement permettra une personnalisation du contenu plus adaptée». Pour résumer, plusieurs chercheurs s’accordent à dire que le Web symbiotique permet à des machines intelligentes de prendre des décisions et de produire comme un cerveau humain. Ce qui est généralement perçu comme une menace pour nombre de métiers et de professions. Le journalisme n'est pas épargné par cette vague d'intelligence artificielle. Je reste convaincu qu’aucune application, aussi intelligente soit-elle, ne peut remplacer un journaliste professionnel qui fasse un travail de terrain, d'investigation, ni se substituera d'ailleurs à son sens élevé (et inimitable) d'analyse qui prenne en compte le contexte ou la conjoncture. C'est plutôt la paresse (et le penchant pour la facilité) de la nouvelle génération qui me fait peur et qui me fait douter de l'avenir de la profession. Autrement, l'intelligence artificielle a des avantages et des atouts qui ne sont malheureusement pas encore découverts par la majorité écrasante des journalistes. Pourquoi ? Pour la simple raison que ces derniers demeurent, à ma grande déception, au stade de la résistance au changement.



Par : Khawla ATTAOUI

Encadré Par Mr Merouane Kabbaj

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